Peut-on tuer par coïncidence?
2018/03/26 0

Cet article est tiré d’une communication présentée lors de l’édition 2017 du Forum interuniversitaire des étudiants et étudiantes en création littéraire.

« […]  le  milieu de ma vie, quel que soit l’accident,
n’est  rien d’autre que ce  moment où on découvre
la mort comme réelle et non pas comme un thème
à poésie ou à colloque.»

      Roland Barthes

L

a première chose que je dirai et qui me paraît un peu évidente dans les circonstances: on ne peut pas choisir de parler des coïncidences. Ce serait là un manque flagrant de cohérence. Par un curieux retournement, ce sont plutôt les coïncidences qui nous choisissent comme sujet. Ensuite, et seulement ensuite, on peut prendre la décision d’explorer ce qui est en train de se tramer malgré nous.

Dans mon cas, la rencontre arrive par une journée chaude, presque texane. Je suis en train de lire Libra de Don DeLillo, quand je suis apostrophé par cette phrase qui pourrait paraître anodine :

« […] je veux écrire des nouvelles sur la vie américaine contemporaine » (2001 : 232).

Le problème, c’est que je suis pas mal convaincu d’avoir écrit exactement la même chose dans mon projet de mémoire. Bon jusque-là, vous me direz, il n’y a pas de quoi fouetter un chat, ni de quoi faire un article d’ailleurs. Je veux écrire des nouvelles sur la vie américaine contemporaine. N’importe qui aurait pu dire ça.

Le problème, c’est que justement, ce n’est pas « n’importe qui ». Dans le roman, la phrase sort de la bouche de Lee Harvey Oswald…

Vous comprendrez bien que toutes sortes de tribulations s’imposent à mon esprit : est-ce que mon envie d’écriture pourrait se sublimer en une envie d’ourdir un complot? D’assassiner le Premier ministre? De me tuer moi-même? Comment faire pour que mon envie d’écrire ne devienne pas une envie d’occire?

Durant la même période, des amis me proposent d’échanger autour d’une lecture commune de Crime et châtiment. Au moment où je me rends compte que je suis en train de lire deux romans, parus chez le même éditeur, dans lesquels le parcours de deux écrivains en devenir[1] bifurque pour en faire des meurtriers… il est déjà trop tard.

« Nous ne savons pas comment appeler ça, aussi l’on dit coïncidences. Mais ça va bien plus loin » (DeLillo, 2001 : 249). Je prends alors le crayon et le dictionnaire, puisque c’est le seul arsenal disponible dans la pièce, et même si je me sens tout à l’envers – ou parce que je me sens tout à l’envers – c’est le début de l’écriture. On écrit, on tue, avec le sentiment de marcher sur la tête, de n’être à sa place nulle part.

C’est pour cela que je m’identifie si aisément à Oswald, à Raskolnikov, mes frères d’égarement, et comme l’écrit Roland Barthes : « dès lors que le lecteur est un sujet qui veut lui-même écrire une œuvre, ce sujet ne s’identifie plus seulement à tel ou tel personnage fictif, mais aussi et surtout à l’auteur même du livre lu » (2002: 459). Donc, il y a Oswald, DeLillo et moi. Raskolnikov, Dostoïevski et moi. L’écrivain raté, l’auteur consacré et l’écrivant indéterminé. Basculerai-je vers l’un, vers l’autre? Resterai-je celui qui n’a rien commis : ni meurtre, ni roman?

La question peut paraître bêtement égotiste, et elle l’est probablement, mais je fais le pari qu’elle puisse secouer quelques idées reçues sur le passage à l’acte en création littéraire. Qui de mieux placer que moi, que nous, que tous ceux et celles qui séjournent dans l’indéterminé, pour explorer les méandres du décollage, qu’il soit raté ou réussi? Que celui ou celle qui n’a jamais senti cette violente urgence de s’élever abandonne sa lecture ici.

Pour Didier Anzieu, les œuvres de jeunesse sont motivées par « l’ombre de la violence qui tombe » (1981 : 54) sur le jeune homme ou la jeune femme qui rêve d’écrire. Le travail de la création « permet à l’appareil psychique de se dégager de la position persécutive pour accéder à un retrait protecteur, fût-il schizoïde, ou à une projection cathartique du mal intérieur dans le monde » (1981 : 56). « Créer, c’est toujours tuer, imaginairement ou symboliquement, quelqu’un » (1981 : 31).

Tel est certainement l’état psychologique de Raskolnikov et de Oswald, alors qu’ils tentent dans un premier mouvement donquichottesque de participer à la société. Les deux sont issus des milieux populaires, les deux entrent dans la vie adulte avec un espoir teinté d’idéal, de grandeur et d’orgueil. L’un s’identifie à Napoléon, l’autre à Trotski. Mais ils seront amèrement déçus par le monde et sa cruauté :

« Quelques garçons avaient tabassé [Oswald] près du débarcadère du ferry-boat, parce qu’il était monté à l’arrière du bus, avec les Noirs. Si c’était par ignorance ou pour défendre ses idées, Lee avait refusé de le dire. Ça aussi lui ressemblait. Être un martyr incongru et vous laisser croire qu’il était simplement un imbécile […] » (DeLillo, 2001, 53).

Raskolnikov, lui, constate l’échec de ses démarches philanthropiques:

« « Et qu’est-ce qui m’a pris, moi, de vouloir aider? Non mais, c’est à moi d’aider les gens? Est-ce que j’ai le droit d’aider les gens? Qu’ils se bouffent les uns les autres – moi, ça me fait quoi? […] » Malgré ces paroles étranges, il se sentit extrêmement oppressé » (Dostoïevski, 1996a : 95).

Raskolnikov aura beau vadrouiller autour de la Place aux Foins en quête de sens, ce sera toujours pour constater l’immense injustice qui sévit à Saint-Pétersbourg. Quant à Oswald, il tentera de migrer vers l’est à la recherche d’un monde meilleur, mais ce sera pour se rendre compte que « l’URSS est seulement grande dans sa littérature[2] » (2001, 218).

D’où leur solitude, leur isolement, leur besoin de se retirer du vacarme ambiant. D’où leur envie d’écrire, de changer le monde. (Et la mienne, et la vôtre?) Mais comment se fait-il que cette envie-là ait basculé au point de les acculer à commettre l’irréparable? À première vue, on peut simplement remarquer l’importance cruciale accordée aux coïncidences dans les deux romans, et comment celles-ci plongent les protagonistes dans une forte impression de prédestination :

« Coïncidence. Lee lisait toujours deux ou trois livres à la fois, comme Kennedy. Il avait fait son service militaire dans le Pacifique, comme Kennedy. Il avait une mauvaise écriture, une mauvaise orthographe, comme Kennedy. Leurs femmes étaient enceintes en même temps. Le prénom de leur frère était Robert » (DeLillo, 2001 : 477).

« Et pourquoi était-ce à cet instant précis, quand il venait, en sortant de chez la vieille, d’emporter cet embryon de sa pensée [i.e. l’idée de la tuer], qu’il tombait exactement sur une conversation à propos de cette vieille?… Cette coïncidence lui parut toujours étrange. Cette conversation entre deux parties de billard, eut pour lui une influence décisive pour tout le développement de cette affaire : comme si, réellement, il y a avait là une sorte de prédestination, d’indication… » (Dostoïevski, 1996a : 123-124).

Alors, il faudrait prendre cet avertissement formulé par le narrateur de Libra au sérieux : « Un petit malin, un jour, fonderait une religion s’appuyant sur les coïncidences – si elle n’existait pas déjà – et ferait fortune » (DeLillo, 2001 : 120). Cette religion des coïncidences suffirait-elle à expliquer que les deux personnages aient abandonné la création pour mieux embrasser la destruction? Pour ramener cette observation à nos préoccupations d’écriture, devrait-on alors proscrire cette manie d’écrire en se laissant porter par les coïncidences, de façon à éviter le pire? Encore faudrait-il d’abord s’entendre sur le sens que l’on donne au mot « coïncidence ».

Le problème du passage à l’acte dans la création littéraire parait ainsi étroitement lié à la conception que l’on a des coïncidences, ce qui nous ramène à la dualité entre nécessité et contingence. Pour ceux qui croient en un univers contingent, « une coïncidence est la co-occurrence, due au hasard, de deux évènements » (Bronner, 2007 : 1). L’esprit humain a beau y voir un sens caché, pour le sociologue, ça ne change rien. « Lorsque vous êtes en quête de signes, ils finissent toujours par arriver » (Bronner, 2007 : 56). (Et l’écrivain en a bien besoin, de signes, pour se mettre à écrire !)

Par contre, pour ceux qui croient en la nécessité, « l’action réelle du temps réclame la richesse des coïncidences » (Bachelard, 1963 : 10). La co-occurrence des évènements devient alors un moyen d’accéder à un temps défiant la rationalité occidentale et la linéarité. À travers le mot « coïncidence », il faudrait surtout entendre « l’incidence commune » qui fait que deux choses viennent à se toucher. Et si la métaphore fait coïncider dans l’espace deux concepts auparavant éloignés l’un de l’autre, la simultanéité des évènements apparaît, pour les tenants de la nécessité, comme une sorte de rapprochement poétique offert par le temps.

C’est ainsi en tout cas que David Ferrie présente le complot pour assassiner le président à Oswald :

« Penser à deux lignes parallèles, dit-il. L’une est la vie de Lee H. Oswald. L’autre est le complot en vue de tuer le Président. Qu’est-ce qui va supprimer l’espace qui les sépare? Qu’est-ce qui va provoquer un point de contact inévitable? Une troisième ligne. Elle est rattachée au rêve, à l’imagination, à l’intuition, aux prières, c’est-à-dire aux couches les plus profondes du soi. Elle n’obéit pas à la règle de cause à effet, comme les deux autres. C’est une ligne qui coupe la notion de causalité, qui coupe le temps » (DeLillo, 2001 : 481).

Écrit-on (tue-t-on) avec sa volonté, ou en se laissant porter par les signes que nous envoient la nécessité? Est-ce le texte qui me fait ou est-ce à moi de faire le texte? « Cette hésitation est celle du christianisme même, du christianisme de fait qui occupe le sous-sol de nos problématiques, à nous Occidentaux: [d’un côté] écoute d’une Parole, mais [de l’autre] philosophie de la création » (Lyotard, 1971 : 10). Que faire donc, avec ce désir d’écriture qui est en moi et qui me menace? Dois-je écrire en me mettant dans la position de celui qui se laisse porter, qui se laisse modeler comme une pâte ou au contraire, dois-je être celui qui met la main à la pâte, qui investit la volonté d’écrire?

Jusqu’à maintenant j’ai pris tout ce qui s’est présenté à moi, mais voyez où cela m’a mené. J’écris, oui, je ne peux le nier, mais dans un état d’esprit étrange, plus préoccupé par l’idée de commettre un meurtre que par celle de toucher à quoi que ce soit de valable.

Je pourrais donc choisir de jouer le jeu et d’investir la volonté d’écrire – sentez un peu l’orgueil monté dans ce geste millénaire, sacré, qui pousse la note au point d’atteindre la mélopée – pourtant cette tentative ne peut qu’achopper. Il suffit que je me mette à faire tous les choix consciemment pour que peu à peu mon désir d’écrire s’essouffle, que lentement la métaphore filée entre le meurtre et l’écriture vienne à m’ennuyer profondément et que cet ennui devienne la forme même que prenne mon écriture.

Au moment même où je n’ai plus envie du tout de poursuivre la vaine analogie entre écrire et occire, le geste meurtrier me rattrape : il s’incarne dans mon envie d’en finir avec l’idée initiale, avec le développement logique tel qu’il se déploierait dans une dissertation exemplaire. L’écriture pourrait-elle être ce processus par lequel on tue l’idée ? (Ne serait-ce que dans une tentative d’imitation du réel, qui lui, vraiment, n’en a que faire des idées.)

On pourrait élargir la perspective et considérer que ce refus de la structure conventionnelle opère non seulement sur le plan textuel, mais aussi pour tout énoncé oral ou écrit dans son rapport à la langue considérée comme une suite de réglementations. Pour Lyotard, « les actes de langage relèvent d’une agonistique générale. » On prépare des « coups de langage » comme on prépare des coups d’état, sauf que l’adversaire à renverser, c’est « la langue établie, la connotation » (1979 : 23).

Et qu’est-ce qui pourrait assassiner cette langue et cette structure de texte attendues par le sens commun, sinon justement l’inattendu, l’indésirable, l’inconcevable ? J’ai besoin de quelque chose qui vienne créer un choc, me choquer, me déranger dans le tranquille développement de mon projet. Sinon je n’écris plus. Sinon : Pow ! Pow ! Je suis mort et je ne joue plus.

Je vous connais assez pour savoir que vous êtes du genre à attendre d’un livre qu’il vous tombe dessus. Vous ne perdez pas trop de temps devant les ordinateurs, à vérifier la disponibilité d’on ne sait trop quel titre alors que vous savez très bien que c’est à vous de vous rendre disponible. Vous êtes plutôt de ceux qui arpentent les rayons, qui connaissent les couleurs et la disposition des livres, qui ne font qu’attendre la détonation. Ce qui détonne, c’est ça qui vous attire comme par l’effet d’un champ gravitationnel. Pour le meurtrier, le moment de la détonation annonce qu’il est déjà trop tard, mais pour vous c’est toujours le signe d’un commencement.

Je m’en remets donc au hasard, j’ouvre une page au hasard, d’un livre au hasard, dans un monde au hasard, le nôtre, et je tombe sur cette citation de Montaigne : « Ce sont les pieds du paon qui abattent son orgueil[3] » (Gide, 1999 : 698). Vous pouvez la relire plusieurs fois, ne vous gênez pas. N’est-ce pas là le fin mot de ce que je n’aurais pas pu chercher, et qui me sera donc forcément utile? Le paon vraiment, a quelque chose de l’écrivain qui montre sa belle plume et qui a honte de la nécessaire déambulation de ses pieds.

Oui, voilà, il faut que je change quelque chose dans ma manière d’écrire. Si j’ai penché vers le libre-arbitre, vers le contrôle, le trop maîtrisé, c’est parce que je me concevais comme cet écrivain-artisan qui travaille de ses mains. Pour Bataille, « les doigts de mains signifient les actions habiles et les caractères fermes » (2006 : 22). Ne dit-on pas d’ailleurs à quelqu’un qu’il devrait se prendre en main ? C’est toujours la main qui tient l’arme. Toujours la main qui appuie sur la gâchette. Paon ! Paon !

Il faudrait reconfigurer cette dualité main/pied avant de pouvoir réarticuler celle entre nécessité et contingence. Il faudrait recommencer à fouler le sol et à prendre son pied dans l’écriture. « L’homme qui a la tête légère, c’est à dire élevée vers le ciel et les choses du ciel, regarde [son pied] comme un crachat sous prétexte qu’il a ce pied dans la boue » (Bataille, 2006 : 16). Revenir au niveau du sol, mais quel défi ! Essayez donc de vous tenir sur les mains et d’écrire avec les pieds. Pas surprenant qu’on me prenne pour un déséquilibré.

Si je penche d’un côté, vous le voyez bien, ce n’est que pour mieux pencher de l’autre quelques instants plus tard. Mais n’est-ce pas la seule façon de marcher ? « Éviter la dichotomie et la frénésie qui chérit l’une ou l’autre tendance, nous dit Bergson, nous aurait épargné bien des absurdités, mais « on n’eût pas obtenu le maximum de création en quantité et en qualité. » » (Hoquet, 2011 : 348). Le jeu entre les opposés serait donc lui-même une nécessité, et le déséquilibre, signe d’une honnête investigation. Pour Gide, « tout réformateur est d’abord un déséquilibré. […] Celui qui jouit d’un parfait équilibre intérieur peut bien apporter des réformes, mais ce sont des réformes extérieures à l’homme: il établit des codes. L’autre, l’anormal, tout au contraire échappe aux codes préalablement établis » (1999 : 644).

D’ailleurs, Raskolnikov est convaincu que « tous les réformateurs, tous les législateurs, les fondateurs de l’humanité à commencer par les plus anciens, et en continuant par les Lycurgue, les Solon, les Mahomet, les Napoléon, etc., que, tous, du premier au dernier, ils étaient criminels, par le seul fait, déjà, qu’en donnant une nouvelle loi, ils enfreignaient l’ancienne que la société considérait comme sacrée » (446). Avouons que cet anti hygiénisme ne peut pas nous faire de tort, nous qui vivons à une époque où il est commun de vouloir montrer patte blanche pour justifier son désir de créer.

Presqu’île, Ontario. Dans sa bouche, tout à coup, c’était PresQ’will, et on ne pensait plus du tout à un bout de terre à peine relié au reste du monde, mais plutôt à une pilule quelconque contre le rhume banal. Sur le panneau de la 401, il me semblait déjà que le mot avait quelque chose qui me concernait directement. Même si je ne savais pas encore que son apostrophe allait me marquer plus concrètement, se retrouverait associé à mon nom, du bout des lèvres, dans les couloirs des hôpitaux, sur tous les rapports des médecins, dans toutes mes articulations endolories. Où étiez-vous exactement monsieur Asselin ? J’hésiterais un moment avant de m’entendre répondre : « Presque will ». De m’entendre enfin prononcer le « will » qui s’y cachait depuis toujours. C’était presque la volonté. Ma volonté. Peut-on vouloir la maladie ?

Ce qui pousse les deux héros dans les bras de Thanatos, c’est peut-être d’avoir eu horreur plus que tout de l’état d’indétermination dans lequel ils se trouvaient. Les deux ont voulu franchir une frontière définitivement, les deux ont voulu être « extraordinaires » – et tout de suite ! Nos deux meurtriers seraient-ils des merles moqueurs, atteints par la folie des grandeurs ? Pour Oswald, cela apparaît clairement dans un extrait d’une lettre adressée à son frère Robert, que DeLillo a choisi de placer en exergue du roman :

« Le bonheur n’est pas quelque chose d’égoïste, ce n’est pas une petite maison, ce n’est ni prendre, ni recevoir. Le bonheur c’est participer à une lutte dans laquelle il n’y a pas de frontière entre son monde personnel et le monde en général » (2001 : 9).

Confondre les contraires (personnel/universel). Faire partie de l’Histoire. Voilà l’ambition démesurée qui pousse Oswald à dépasser les bornes sans réfléchir. Or, on peut retrouver la même motivation chez Raskolnikov, pour qui, « un homme « extraordinaire » [a] le droit […] d’autoriser sa conscience à passer par-dessus ..[4] certains obstacles […] dans le cas où son idée (qui peut sauver, peut-être, l’humanité entière) exige cette infraction » (445).

Je n’ai pas encore dit le mot « frontière » que déjà, en voilà au moins deux qui veulent la franchir, en réaction peut-être à tous ceux qui aiment cloisonner, bâtir des murs. Voilà deux attitudes pourtant qui ne mettent guère à profit le potentiel énergétique de la limite. Car si quelque chose d’inattendu survient, c’est toujours à la lisière, à l’orée, aux confins, au pas de. Je ne me souviens de rien, ni personne qui m’ait rendu visite de l’intérieur, à partir du milieu. À la rigueur, les plus imaginatifs arrivent par le toit, comme Casanova et le Père Noël. Alors pourquoi pas s’en tenir à la frontière – geste séditieux à l’ère du world wide web – et s’y tenir? L’épaissir, lui rendre son statut de lieu sans devoir, de duty free. Voilà peut-être l’occasion de faire de belles économies.

Depuis Presqu’ïle, il y a des moments où le taux d’humidité s’élève à la hauteur d’un problème philosophique. L’arthrite s’empare de toutes mes articulations et je vois en même temps sur l’écran mon écriture qui se disloque. Peu à peu, je comprends que l’idée d’articulation est au cœur de cet essai : la jointure des contraires n’est visible qu’à la frontière.

Passer à l’acte, se mettre à écrire, mais à quel prix ? L’indétermination est, certes, un état à endurer. Mais, rassurez-vous, cela ne durera pas éternellement. Il ne servirait à rien de le crier trop vite : nous sommes déterminés ! Oui, voilà, dans toute son ambiguïté, la formulation à adopter. Nous sommes déterminés (volontaires), nous sommes déterminés (prédestinés). Bizarrement, ces deux états peuvent coexister.

Il en va de même pour la nécessité et la contingence. Oswald et Raskolnikov incarnent d’ailleurs le dépassement de cette dualité à leur manière. Les deux ont été poussés dans les spirales de la nécessité par leur volonté de puissance. Pourtant, les deux pourraient tout aussi bien affirmer qu’ils n’ont pas choisi de désirer une telle puissance. D’ailleurs, on ne peut jamais choisir sa volonté. Elle nous est imposée comme une nécessité antérieure au déploiement de toute liberté. Il faudrait choisir de choisir pour que le choix soit réellement pur. Sauf que sur cette voie, vous le voyez bien, on s’engage dans une régression à l’infini.

Du moment où l’on aperçoit le flou, le flux héraclitéen qui anime tous les contraires, il ne nous apparaît plus nécessaire de les abolir, mais plutôt de les brasser, de les reconfigurer. Voilà ce qui fait une écriture nécessaire : c’est qu’elle nous désoriente, nous dégauchit, nous désoccidentalise. « Nous trouvons dans Dostoïevski cette sorte de mystérieux retournement des valeurs […] L’enfer, d’après Dostoiëvski, c’est au contraire la région supérieure, la région intellectuelle » (Gides, 1999 : 622). Je ne serais pas surpris, moi non plus, que l’enfer ne soit pas du tout situé sous nos foulées maladroites, qu’il n’y fasse même pas si chaud, qu’il soit plutôt quelque part dans cette volonté d’être au-dessus, d’avoir un regard froid et surplombant. Écrire avec l’humble nécessité de ses pieds. Écrire avec l’orgueilleuse volonté de ses mains. Sens dessus dessous. Sans dessus dessous.

Tout ça est un peu contradictoire n’est-ce pas? Avec la mère de Lee Harvey Oswald qui témoigne à la barre, je me dois d’admettre que « je ne peux exprimer la vérité de cette affaire avec des oui ou des non » (DeLillo, 2001 : 636). Voilà d’ailleurs ce qui me fait passer à l’acte, la volonté et la nécessité de prendre un chemin qui ne soit pas fourchu, qui ne soit pas duel : celui de l’écriture.

 

Bibliographie

ANZIEU, Didier, Le corps de l’oeuvre; essais psychanalytiques sur le travail créateur, Paris, Gallimard, 1981.

BACHELARD, Gaston. La dialectique de la durée, Paris, Les presses universitaires de France, 1963.

BAILLY, Jean-Christophe, L’apostrophe muette : essai sur les portraits du Fayoum, Paris, Hazan, 2000.

BARTHES, Roland, Œuvres complètes, tome V, Livres, Textes, Entretiens 1977-1980, Paris, Seuil, 2002.

BATAILLE, Georges, Le gros orteil suivi de Les sorties du texte de Roland Barthes, Paris, Farrago, 2006.

DELILLO, Don, Libra, Paris, Actes Sud, « Babel », 2001.

DOSTOÏEVSKI, Fiodor, Crime et châtiment, Volume 1, Paris, Actes Sud, « Babel », 1996a.

DOSTOÏEVSKI, Fiodor, Crime et châtiment, Volume 2, Paris, Actes Sud, « Babel », 1996b.

GIDES, André, Essais critiques, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1999.

HOQUET, Thierry. Cyborg philosphie : penser contre les dualismes, Paris, Éditions du Seuil, 2011.

LYOTARD, Jean-François, La condition postmoderne : rapport sur le savoir, Paris, Les éditions de Minuit, 1979.

LYOTARD, Jean-François, Discours, figure, Paris, Klincksieck, 2002.

 

Notes

[1] Raskolnikov ayant publié un essai sur le meurtre dans une revue pétersbourgeoise. Mais n’est-ce pas précisément ce que je suis en train d’écrire, un essai sur le meurtre?

[2] Pour son vingtième anniversaire, on lui offre d’ailleurs un roman de Dostoïevski en russe. Autre coïncidence?

[3] Pour rester dans le registre des coïncidences, n’est-ce pas un peu étrange que je retrouve le verbe « abattre » et l’allitération du « p » qui laissent sous-entendre une fusillade? Surtout, n’en faites pas tout un cas.

[4] (sic) (Oui, la ponctuation chez Dostoïevski participe à l’art de la transgression…)